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POÉSIES DE MON CŒUR (i)

Du genre des rimes (1)

(note publiée le 19 septembre 2015)
On n'a - et pour cause ! - aucun enregistrement de voix de poètes avant le début du XXe siècle.

Celle d'Apollinaire est la plus connue, qui déclame « Le pont Mirabeau » sur fond de crachotements, la technique de cette époque ne permettant guère d'obtenir des enregistrements de qualité. Ce document a été réalisé entre 1911 et 1914 (source : I.N.A.).

On peut aussi entendre Apollinaire dire « Marie » et j'ai appris récemment l'existence d'un enregistrement d'Anna de Noailles. Quant à celles et ceux qui les ont précédés, nous ne les entendrons jamais...

Quand j'étais à l'école et que j'apprenais le latin, on nous donnait des consignes pour la prononciation de cette langue. Mais en vérité, qui sait comment les Romains et les érudits d'Europe parlaient le latin ? Là encore, aucune bande d'archive n'est à notre disposition.

La question qui fait le sujet de cette note est la suivante : la prosodie française sépare les rimes en rimes masculines et féminines. Je rappelle qu'une rime féminine est une rime qui se termine par un E (ou par ES ou ENT, le S et le NT final ne comptant que pour l'orthographe). Ce qui les différencie tient à leur sonorité : la rime masculine se termine de façon plutôt brusque tandis que la rime féminine, du fait de ce E en finale, « traîne » quelque peu. Les règles de la prosodie demandent l'alternance (ou une succession selon un rythme régulier) des rimes masculines et féminines et défend absolument d'apparier les deux genres. Cette exigence, d'ailleurs, n'a pas toujours existé et nombre de poètes avant le XVe siècle n'en tenaient pas compte. Et nombre d'autres poètes, plus récemment, ne l'ont pas toujours suivie non plus - Aragon en tête, qui, un des premiers (le premier ?) a osé accoupler rime féminine et rime masculine.

Pourquoi alterner le genre des rimes, si ce n'est pour retrouver tantôt une finale « sèche » (rime masculine), tantôt une finale « traînante » (rime féminine) ?

C'est là que se pose le problème : la règle veut donc qu'une rime dite féminine se termine par E. Mais quid si le E est précédé d'une voyelle ? Si je lis : « porte » ou « blanche », j'entends bien ce E à moitié audible d'ailleurs, grâce à la consonne d'appui (T pour porte, CH pour blanche). Mais si le vers se finit par « envie » ou « venue » ? En français, pour ces deux mots, le E final est complètement inaudible (E atone). Dans ce cas, pourquoi, comme c'était le cas, considérer ces rimes comme féminines ?

Une réponse pourrait être : parce que, contrairement au français parlé, ce E final s'entendait. Certes pas comme le E écrit EU de « neveu », par exemple, mais comme celui de « porte ». Prononcé légèrement... L'absence d'enregistrement, évoqué plus haut, nous laisse dans l'incertitude. Mais deux choses sont sûres : d'une, si ce E précédé d'une voyelle était audible, même à moitié, l'effet obtenu - ce n'est que mon avis - devait être un peu ridicule ; deuxio, et pour ne pas tomber dans le ridicule, justement (enfin, pas comme ça au moins), la règle que j'ai adoptée pour définir la rime féminine exclut le E en finale précédé d'une voyelle. Et du coup restitue la prononciation du français. Pas de « envi‑E », mais « envi ». Pas de « venu‑E », mais « venu ».

Puis... J'ai découvert, par hasard, dans l'anthologie de Bernard Delvaille, « Mille et cent ans de poésie française », parue chez Robert Laffont (Bouquins), un poème de Marcel Thiry, non titré, où on peut lire ceci (p. 1627) : Le sage typographe aux yeux de jeune fille,
Comme il va composer le nom de Vancouver,
Lève la tête, et voit dans un ciel entrouvert
Ton visage de paradis, Géographie...
La voilà bien, ma réponse ! Dans ce quatrain en rimes embrassées, le poète fait rimer « fille » avec « Géographie » ... qu'il fallait donc prononcer « gé‑o‑gra‑fi‑E ». Même si ce genre d'association est rarissime (en général, les poètes font rimer un mot en ‑IE avec un autre mot en ‑IE aussi), la preuve est faite que les E en finale se prononçaient, y compris si le E était précédé d'une voyelle. Quoi d'étonnant au demeurant ? Puisque la règle fonctionnait déjà ainsi à l'intérieur du vers (le lecteur intéressé peut lire le poème « Sur le E en finale du mot, précédé d'une voyelle et suivi d'une consonne » dans le vol. 2 des Poésies de mon cœur, variation amusante sur ce thème). (¹)

Je n'exposerai pas à nouveau ici les quelques règles de composition que je m'efforce de suivre pour écrire ma « poésie rimée et versifiée moderne ». Vous pouvez les retrouver dans le Manifeste du même nom, téléchargeable sur ce site. Mais autant le respect de la diérèse pour les diphtongues (qui la demandent) me semble propre à favoriser la scansion du vers, autant cette règle définissant la rime féminine en y incluant le E en finale précédé d'une voyelle me paraît de nature à rendre ridicule la poésie la plus charmante qui soit.

Avec tout le respect que je dois aux prestigieux poètes du passé...
(¹) Note du 24 octobre 2015 : j’ajoute ceci, qui contredit quelque peu mes propos : je viens de relire certains poèmes des « Fêtes galantes » de Verlaine ; or, je trouve, dans le sonnet « Mandoline » (écrit entièrement en rimes féminines) ce quatrain : Leurs courtes vestes de soie, / Leurs longues robes à queue,
Leur élégance, leur joie / Et leurs molles ombres bleues.
Qui me fera croire que le E final était prononcé dans les vers 2 et 4 de ce quatrain ? Comment aurait-on pu lire : queu-E et : bleu-E ? Autrement dit, que faire de ces E en finale précédés du son... E ? Deux E qui se suivent à la lecture, voilà qui ne doit pas laisser de surprendre !

Question en suspens, donc.