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POÉSIES DE MON CŒUR (i)

Vers faux

(note publiée le 30 juillet 2017)
Ah, les vers faux ! Les vrais vers faux, si j'ose dire, ceux que l'ont fait involontairement... Et dieu sait si j'en lis, des vers faux, sur la Toile en particulier, où des cohortes de poètes amateurs tentent de versifier à la mode classique sans connaissances et sans rigueur. (Je tiens à préciser que je suis moi-même un poète amateur - mais qui vit de poésie de nos jours ? - et que l'expression est faite pour me plaire, puisqu'elle donne à entendre : celui qui aime, du latin amator, dixit le Robert ; nulle intention péjorative donc dans l'emploi de ce mot).

Écrire de la poésie versifiée, métrée et rimée demande beaucoup de soins. Si l'harmonie générale du poème est finalement le but recherché (qu'importe, par exemple, si l'on a ou non respecté l'alternance du genre des rimes, si l'on n'a pas choisi de faire les diérèses classiques, si l'on préfère les formes nouvelles aux formes traditionnelles, etc.), oublier la pulsation et négliger de respecter le nombre de syllabes dans le vers, voilà un truc qui ne pardonne jamais. Il suffit, pour peu que le poète ait l'oreille musicale assez, et un poète doit avoir l'oreille musicale, qu'il ait su donner un rythme à ses vers pour que le lecteur, pris par ce rythme, que d'habiles ruptures évidemment choisies peuvent d'ailleurs renforcer, perçoive instantanément le vers bancal qui s'est glissé là...

C'est parfois, dans une série d'alexandrins, le vers de 11 syllabes pour une fausse diérèse (car pour jouer avec les sons, il faut connaître les règles), plus souvent le vers de 13 syllabes pour une liaison oubliée, le cas est plus que fréquent, ou pour un H initial empêchant la liaison, liaison que le maladroit a faite par erreur. Certes, la pratique de l'écriture poétique renforce le sens du rythme et, pour peu qu'on ait quelques dispositions (et qu'on les travaille), il n'est nul besoin de compter les syllabes pour entendre immédiatement le vers bâtard qui fait tache au milieu des autres. Mais la lecture fréquente des poètes reconnus (je parle des vrais poètes, pas des escrocs de la poésie contemporaine, définitivement incapables de publier le moindre vers régulier) augmente elle aussi considérablement l'aptitude au repérage des vers faux.

Bien sûr, on ne lit pas de la poésie pour traquer les vers improbables... La capacité qu'on acquiert à l'écriture et à la lecture de dénicher les vers faux n'est que la conséquence de l'éducation de l'oreille, éducation tout simplement indispensable pour apprécier la poésie versifiée, métrée et rimée - et, inutile de le dire mais c'est tellement mieux en le disant, pour en écrire.

Pour clore cet article, permettez-moi une interrogation : je me suis toujours demandé si les vers faux que j'ai croisés chez nos vénérés maîtres au hasard de mes lectures poétiques sont de la main de l'auteur ou sont dus à l'éditeur. Comment ? Mais oui, on trouve des vers faux chez plusieurs poètes de renom ! Très peu, il est vrai, vraiment très peu. Mais tout de même...

Dans les œuvres complètes d'Anna de Noailles (parues aux éditions du Sandre), superbe poétesse que j'adore et à qui j'ai modestement consacré un poème en guise d'hommage (¹), j'ai noté plusieurs dizaines d'erreurs. Certaines sont manifestement des erreurs d'impression. D'autres sont plus douteuses... Des vers de 10, 11 ou 13 syllabes au milieu d'alexandrins, de nombreux cas de mots en diérèse comptés par l'auteur en synérèse, etc. Attention : cela ne change absolument rien à la qualité de l'œuvre d'A. de Noailles, en tout cas, cela n'enlève rien à l'estime que je lui porte ; disons que ce serait juste histoire de savoir...

Puis j'ai croisé chez le père Hugo (soi-même) quelques vers faux parmi ceux de « L'art d'être grand-père ». Je vous les soumets. Alors, la plume du maître a-t-elle fourché ou l'éditeur est-il à condamner pour négligence technique ?

Extrait de : Le pot cassé : De ce vase unique, étrange, impossible, engourdi, Rien à faire, celui-là compte encore et toujours 13 syllabes. Quid ?

Extrait de : Les griffonnages de l'écolier : Les pâtés d'encre ails, mêlés aux vers profonds, Curieux vers où la présence des ails reste inexplicable... 11 syllabes au compteur.

Extrait de : L'Épopée du lion : Et le chevalier dit : — Salut, ô bête terrible ! Le chevalier a-t-il bien dit ce « ô » qui ajoute une 13e syllabe au vers ?

Enfin, dans ce même recueil, Hugo n'hésite pas à employer « pion » une fois en synérèse, l'autre en diérèse (pi/on, ce qui est le bon emploi). Pas dans le même poème, il est vrai, mais voilà qui montre que les plus grands auteurs prennent parfois un peu de liberté avec les règles. Mais eux, au moins les connaissent-ils, ces règles que la troupe des pseudo-poètes de ce siècle ignore - sans se douter de ce qu'elle perd...
Note du 30 mars 2018 : mon excellent confrère en poésie – et correspondant – Yánnučój WĄtesżą me signale que le vers faux attribué ci-dessus au père Hugo : Les pâtés d'encre ails, mêlés aux vers profonds, ne serait pas fautif si l'éditeur avait bien fait son travail. Le vers original est en effet : Les pâtés d'encre ailés, mêlés aux vers profonds, Dont acte.
(¹) Voir « À Anna de Noailles » dans le vol. 2 des Poésies de mon cœur.