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POÉSIES DE MON CŒUR (i)

Jeunes poètes

(note publiée le 29 octobre 2018)
J'ai déniché, au cours de mes pérégrinations farfouillesques (pourquoi se priver de créer un mot qui de toute façon ne durera que le temps d'un article ?), un petit opuscule intitulé « Poésie en liberté – 2005 ». Il s'agit du palmarès pour l'année 2005, donc, du concours de poésie éponyme organisé pour les lycéens.

Poésie en liberté (2005) Ce concours existe toujours  ; le visiteur désireux d'en savoir plus peut se rendre sur le site dédié : www.poesie-en-liberte.fr. Belle initiative : il s'agit, à travers la poésie, de promouvoir la francophonie et, bien sûr, la poésie auprès des ados.

Plus qu'intéressé, j'ai donc acquis (pour 1 €) le bouquin en question et me suis engagé à le lire en tâchant de respecter cette règle : oublier qui avait écrit ces poèmes, autrement dit : ne pas tenir compte de l'âge des auteurs. Après tout, Rimbaud a bien été poète au même âge ou à peu près – et une courte période de sa vie.

Surprise : j'ai retrouvé au fil des pages tout ce que l'on trouve chez nombre de poètes du XXIe siècle (ou prétendus tels).

La majorité de la production est ainsi faite de ce que j'appelle la « poésie molle » : des vers certes mais sans rythme (à cause d'erreurs récurrentes de versification, vers trop courts, plus souvent trop longs pour une liaison oubliée, etc.) et des rimes pauvres pour la plupart. J'évoquais Rimbaud ci-avant ; mais Rimbaud, comme ses contemporains passés par les études, avait appris les règles de la composition poétique française. Je doute que ce soit le cas pour nos jeunes auteurs – pas davantage pour les adultes que j'ai cités précédemment. Quand se rendra-t-on compte que la versification est avant tout une technique d'écriture, et une technique exigeante pour une écriture précise, ciselée, bref : l'inverse de ce que le mot « poésie » évoque généralement, flou artistique, mots approximatifs, suggérer plutôt que dire, etc. ?

Mais j'ai croisé aussi dans ce petit livre quelques clones du poète que Pierre Jourde évoque dans « La machine à poésie » (on trouvera ce texte sur cette page), ce poète, typique de la seconde moitié du XXe siècle, qui écrit des vers aussi obscurs que prétentieux. En voici un exemple (pp. 98 et 135) : (...)
Ô Fatum rouge fils de horloges criardes
Toutes folles Amours, sous tes martèlements,
Chialent à méduser leurs mornes hallebardes,
(...)
Encore : (...)
j'écoutais d'un œil absorbé
le passage des nuées aquatiques
transferts de cette densité latente
(...)
De deux choses l'une : ou les auteurs de ce charabia ont quelque chose qui ne tourne pas rond ou ils font du second degré (ce que j'espère – pour eux). Au demeurant, c'est plutôt amusant de noter que certains jeunes savent déjà faire de l'esbroufe avec les mots. S'ils se lancent dans la littérature, ils iront loin, les critiques de notre époque sont friands de ce baragouin. Inutile de développer plus avant, lisez, si ce n'est déjà fait, l'article de Pierre Jourde.

On peut lire encore dans ce palmarès des poèmes qui... n'en sont pas. J'entends : composés de vers injustifiés (pourquoi aller à la ligne si le rythme ne le demande pas ?), autrement dit de la prose déguisée. Ce découpage arbitraire est une des caractéristiques de la pseudo poésie épinglée par Pierre Jourde. Mais, heureuse surprise, j'ai trouvé dans cette catégorie de fort belles choses. Comme quoi, débarrassés de la contrainte du vers, certains auteurs savent être émouvants (ou savent faire rire, c'est selon). D'ailleurs qu'on ne se méprenne pas : plusieurs poèmes de ce livre ne m'ont pas déplu (ou m'ont carrément ravi), y compris ceux qui relèvent de tentatives maladroites. Pourvu que les lycéens désireux de continuer à faire des vers aient réalisé qu'il fallait absolument apprendre la prosodie, seule manière de combiner heureusement technique et inspiration...

J'ai gardé pour la fin le poème suivant (p. 99) : Sonnet contradictoire

Méfiez-vous de ces vers élégants et habiles,
Qui s'habillent pour plaire aux lecteurs exigeants,
D'assonances choisies, de rimes difficiles,
Et maquillent leur teint de mots intelligents.

Le hasard fait parfois l'alexandrin facile,
C'est un piège ! Fuyez ces rythmes contingents !
Car nul n'est à l'abri des carcans immobiles,
Et l'on commet trop vite un sonnet affligeant...

Méfiez-vous de ces vers qui rongent les poèmes,
Qui, de ces fruits juteux, ne laissent qu'un tas d'os,
Sans la chair de Babel donnant vie au Logos.

Méfiez-vous de ces vers parfaits, car quand bien même
La césure au milieu fait croire aux mots vainqueurs,
La poésie vaut mieux que ces règles sans cœur.
C'est ce qui s'appelle scier la branche où l'on est assis ! Comme Verlaine dénonçant la rime dans un poème... en rimes (tiens, au passage, c'est curieux, je n'ai jamais lu de critiques sur ce paradoxe, critiquer la rime en rimant...)

Ce sonnet, fort bien écrit (on passera sur les vers 1 et 9, vers faux puisque Méfiez se lit Mé/fi/ez et non Mé/fiez, mais il suffirait de remplacer « de ces vers » par « des vers ») dénonce avec justesse les poèmes rutilants et creux à la fois. Je pense, entre autres, aux poèmes écrits à la demande (pour célébrer la disparition d'un homme célèbre, par exemple ; le XIXe siècle fut riche de ce genre-là).

Mais, ironie du sort, si j'ai bien aimé la forme de ce poème (peut-être parce qu'il est un des seuls à être ne pas trop malmener la poésie versifiée), sa façon de systématiser le rapport entre la belle écriture et la vacuité du texte me paraît abusif. Prétendre qu'un poème bien écrit n'est forcément qu'une coquille vide est pour le moins excessif et conseiller, à ce titre, de fuir « ces rythmes contingents » relève du suicide littéraire !

Une explication pourrait-elle être trouvée à la fin ? L'auteur qualifie les règles de composition de « règles sans cœur » ; évidemment, dans ce cas... Mais, cher jeune homme, ces règles-là ne sont pas faites pour avoir un cœur... Elles sont faites pour être appliquées parce qu'elles sont le meilleur (probablement le seul) moyen de versifier en langue française. Bon, je ne veux pas revenir ici sur les techniques d'écriture, le lecteur curieux n'aura qu'à parcourir les notes de cette page. Non, jeune poète, les règles n'ont pas à avoir de cœur. Mais le poète, oui, bien sûr, qu'il lui faut avoir un cœur, sauf que toute la difficulté du travail d'écriture consiste précisément à faire le lien entre les élans de son cœur et la manière de les traduire en mots (en l'occurrence pour ce qui nous concerne, en vers rythmés et rimés).

Le juste équilibre entre le fond et la forme, ou entre le cœur et la raison, en somme...