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POÉSIES DE MON CŒUR (i)

Cinq–sept–cinq

(note publiée le 19 janvier 2023)
Il m'est arrivé récemment une histoire pas banale : je vois, gisant sur un passage piéton, une carte... Une carte au format de toutes les cartes qui garnissent les portefeuilles, carte de crédit (et rarement carte de débit), carte Vitale, bref, une carte au format carte de visite, la mère, ne l'oublions pas, de toutes les cartes.

Je néglige l'infortunée puis je me ravise et entre deux vésicules, comme j'aime à dire parfois, la ramasse. C'est une carte de magasin marquée « Joyeux Noël ». Le magasin en question étant tout proche, je m'y rends. Là, on m'apprend (je m'en doutais un peu) que c'est une carte-cadeau riche d'encore 16 euros. À qui appartenait-elle ? Mystère, la carte n'a pas de nom et retrouver son légitime (ex-)possesseur est impossible. Du coup, autant en profiter.

Notez que cette intro n'a aucun rapport avec le sujet de cette note ; mais le lecteur me pardonnera, j'en suis certain, de m'être laissé aller à mon envie de raconter... Or, dans les rayons je trouve un petit bouquin intitulé : « Un haïku chaque jour ». Sans même le feuilleter, je l'adopte (pour en finir avec mon court récit, sachez que j'ai pris aussi un livre de nouvelles fantastiques et que le prix de mes deux acquisitions faisait, sans l'avoir vérifié... 16 euros – étonnant !)
Cinq–sept–cinq
J'ai découvert les haïku via quelque anthologie, crois-je me souvenir... Quand je me suis décidé à écrire mes propres « poèmes courts japonais », j'ai acheté l'excellent manuel de P. Costa qui traite de l'art et de la manière d'écrire haïku et senryû – et qui définit (et démythifie) le haïku. Bon, je respecte les règles d'écriture de la prosodie française, la « versification classique contemporaine », c'est naturellement que j'ai d'emblée résolu de respecter les règles du haïku, en particulier le rythme de chacune des trois lignes qui composent l'unique vers d'un haïku : 5, 7 et 5 syllabes. Pourquoi, me direz-vous, être si formel en poésie ? La réponse est la même pour les deux genres (poésie française et haïku) : parce que ces règles sont celles qui permettent au mieux de faire chanter les mots.

Mais quel lien avec mon récit d'intro ? J'y viens. Le petit bouquin susnommé contient donc un haïku par jour, de l'auteur ou de divers haïkistes de langue française, plus quelques haïku tirés de l'œuvre des maîtres japonais du genre – des traductions, donc. Oublions ceux-là ; traduire est un exercice périlleux, et certainement davantage encore s'il s'agit de poésie et de japonais. Quant aux autres... Le lecteur doit se douter de quoi je veux parler.

L'ouvrage parle en quatrième de couverture de « célébration de l'instant » et j'en suis ravi, c'est aussi ma vision du haïku. Je suis plus réservé en lisant, page 11 que le « haïku se nourri(t) pleinement de zen ». Mais baste... J'en viens au but. Pourquoi les auteurs de ce sympathique petit bouquin ont-ils si peu respecté la règle des 5–7–5 syllabes ? Ça démarrait bien, le haïku du Jour de l'An avait pile poil le compte. Mais dès le 2 janvier...

La règle des 5–7–5 syllabes existe et elle a (selon moi) au moins deux raisons d'être, savoir, d'une part qu'en effet le rythme en question cadence admirablement le poème, d'autre part que toute règle exige de celui qui la suit un effort qui est au final toujours profitable : une contrainte justement consentie oblige à se surpasser.

C'est amusant, j'ai croisé plusieurs haïku à qui il ne manquait qu'un rien pour avoir leur nombre de syllabes. Je me suis d'ailleurs amusé mentalement à rectifier les pièces fautives et, sans surprise, j'ai trouvé le résultat nettement plus réussi que l'original. Oh, ce ne sont pas les deux mots que j'ai ajoutés qui ont transfiguré les poèmes en question, l'essentiel était déjà écrit (1) mais c'est égal, je me demande pourquoi l'auteur n'a pas fait que son poème ait le compte, ce n'était pas bien compliqué. Encore une fois, il ne s'agit pas de vouloir respecter une règle parce qu'elle est la règle mais parce qu'elle est celle qui donnera le meilleur résultat, celle qui fera chanter admirablement les mots.

Au demeurant, plusieurs de ces pseudo-haïku sont agréables mais les plus agréables d'entre eux sont ceux qui sont cadencés en 5–7–5 (tiens, là, j'ouvre une page au hasard ; à gauche, 4–6–5, à droite 5–7–5 et honnêtement, celui de droite est autrement mieux !)

Deux précisions encore. Je ne compte pas, évidemment. Une oreille faite au rythme des syllabes se rend immédiatement compte si un vers est bancal – en poésie classique ou pour le haïku. Enfin, je sais qu'il existe une « tolérance » au nombre de syllabes du haïku. Mais il s'agit de tolérer, pas de généraliser !

En tout cas, quand j'en écris, mes haïku sont en 5–7–5. Je n'en écris d'ailleurs pas beaucoup en ce moment mais un ou deux de-ci, de-là. Tenez, pour conclure, permettez-moi de vous livrer celui-ci, récemment né : Vieille à l'air hagard,
Justement des ans parée
D'avoir temps vécue.
Le prochain bouquin de haïku n'est pas pour tout de suite mais peut-être viendra-t-il compléter un de ces jours les deux déjà publiés...
(1) Mais pas toujours. J'ai lu quelques haïku sans consistance – à mon goût. Cette remarque, certes personnelle, rejoint celle que j'ai faite par ailleurs, savoir que la poésie (genre auquel le haïku appartient indubitablement) souffre souvent de la réputation qu'on lui a faite, qu'il suffit de bons et beaux sentiments pour que ça marche. Or « ça marche » peut-être parfois mais « ça ne touche pas ». Mon sentiment est qu'il faut tendre à l'universalité, autrement dit que le lecteur ait la possibilité de s'y retrouver, et qu'il faut être très attentif à la forme, autant – sinon plus – qu'au fond.