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POÉSIES DE MON CŒUR (i)

Lao She, les poètes et le chat

(note publiée le 1er mai 2023)
Lao She (1899-1966) est « un écrivain chinois de la période moderne. Lao She est l'auteur de romans, mais aussi de pièces de théâtre et de nouvelles. Sa langue est proche de celle parlée par les Pékinois, qui fournissent la plupart de ses personnages. » – dixit Wikipédia.
Lao She
Dans les « Écrits de la maison des rats » (« Écrits dans la paume de la main »), Lao She propose de courts articles, parus précédemment dans des revues ou des journaux. J'ai découvert ce petit bouquin dans un Noz (pub gratuite) et je ne le regrette pas. Parmi les articles de ce livre, je vous propose sans autre commentaire ceux que l'auteur a consacré aux poètes et au chat. Voilà qui ne surprendra pas qui me connaît un peu... Bonne lecture.

Les poètes

Si l'on me demande : « Qu'est-ce que la poésie ? », je suis incapable de répondre. Alors, laissons de côté la poésie pour parler du poète, ce qui revient à parler du héros sans parler de la cause pour laquelle il se bat. Bien qu'étroitement liées, les deux choses sont différentes. En tout cas, il est plus facile de parler du poète que de la poésie.

Il me semble me rappeler que les anciens déclaraient que le poète était un homme possédé. Par quel démon ? Et qu'est-ce que le démon ? Je l'ignore. Selon moi, il faut considérer deux points de vue.

Premièrement, par son comportement, le poète est différent du commun des mortels et facile à reconnaître. Certains sont sales et hirsutes, d'autres aiment les fleurs, les chats et les chiens comme la prunelle de leurs yeux, d'autres vont siffler dans la montagne, d'autres se promènent sur la plage en récitant des poèmes, d'autres vivent des amours tumultueuses ou se lamentent lorsqu'ils sont délaissés, d'autres encore jettent leur argent par les fenêtres ou s'enivrent en chantant des mélopées... Aux yeux des profanes, leur conduite est indécente, c'est pourquoi on les traite d'excentriques, de maniaques et de propres-à-rien. Pourtant, ces maniaques (ou ces excentriques) sont capables de composer des poèmes que ne pourraient faire ni les gens ordinaires ni les gens les plus distingués. Morts de faim ou de froid, dans le plus total dénuement, ils laissent néanmoins à la postérité des textes qui sont les trésors du pays et de son peuple. Comment est-ce possible ?

Un auteur anglais a dit en substance que l'écrivain doit être de nature féminine. Que faut-il penser de ce jugement ? Je n'ose pas me prononcer. Je ne peux qu'essayer de deviner. Probablement, se fondant sur son expérience, espère-t-il que l'écrivain possède la méticulosité de la femme. Si je devine cela, c'est peut-être parce que cela exprime ma propre vision : je voudrais que les écrivains observent aussi scrupuleusement les choses. La minutie n'est qu'une des conditions que doit remplir le poète. Il existe des différences qu'il convient de considérer. Comment le poète peut-il être méticuleux ? Doit-il être comme l'avare qui, à l'article de la mort, s'inquiète de savoir s'il n'y a pas deux mèches plutôt qu'une qui brûlent dans la lampe à huile à la tête de son lit ? Brûler une mèche de trop suffit à faire pleurer l'avare. Il n'y a là rien d'étonnant. Hélas, je crains qu'il n'existe pas en ce monde un poète qui puisse se comporter ainsi ! Le talent d'une personne peut être fort sur certains points et faible sur d'autres. Il n'est pas possible d'écrire un poème d'une main en tenant un boulier de l'autre. Peut-être parce que, par son apparence, il ne ressemble pas aux autres et parce qu'il ne s'intéresse pas, comme tout un chacun, aux problèmes de la vie quotidienne, le poète est-il fort et faible à la fois, et plus sensible à certains aspects des choses qu'à d'autres. On entend parfois dire que le poète possède quatre yeux et peut, dans un flocon de ouate porté par le vent, discerner un vieillard chenu ou, dans un grain de sable, découvrir tout un monde. Toutefois, ses yeux peuvent-ils distinguer un vrai billet de banque d'un faux, on est en droit de se le demander.

Ses yeux peuvent voir la vérité comme ils peuvent voir la beauté d'un paysage. Il souhaite de tout son cœur que le monde progresse et que les gens soient heureux. Tels les saints et les philosophes, il méprise ou n'a pas le temps de s'arrêter aux accrocs de sa robe et oublie de s'incliner en joignant les mains pour saluer ceux qu'il rencontre. C'est pourquoi on le considère comme un fou. Il peut négliger ces petits gestes dépourvus d'importance, mais il ne transige pas avec l'essentiel. Quand les autres se réjouissent et dansent, il joue les trouble-fête en venant leur annoncer un danger, et quand ils rient joyeusement, il pleure à chaudes larmes. Enfin, lorsque la société est vraiment en danger, il peut se sacrifier pour une juste cause en se jetant à l'eau (1) ! Si ses petits gestes quotidiens le font mépriser et considérer comme un fou, il en va de même de son sacrifice qu'on attribue à sa folie. Même s'il n'a pas l'occasion d'aller jusqu'au sacrifice suprême, il peut mourir de faim après avoir refusé de flatter un personnage puissant ou de s'incliner pour gagner ses cinq boisseaux de riz (2). Il ne possède rien, sinon quelques poèmes. La poésie ne peut pas l'empêcher de mourir de faim bien que ses poèmes constituent pour son pays une gloire éternelle. Le poète souffre-t-il du froid et de la faim ? Pas nécessairement, puisqu'il est possédé !

Il nous serait probablement possible de découvrir un poète qui, bien qu'aimant l'argent comme la prunelle de ses yeux, puisse écrire de la poésie. Cela nous amène au deuxième point que je comptais discuter. Le poète en pleine création se comporte un peu comme un fou. Ce qu'on appelle « inspiration » est peut-être en réalité la possession. Quand le poète est inspiré (on pourrait aussi bien dire « possédé »), il peut renverser la bouteille de vinaigre, tourner à grande vitesse autour de son lit, se rendre à la porte du temple en se demandant s'il doit « pousser » ou « frapper (3) », ou encore boire une coupe d'alcool et mettre sens dessus dessous tout ce qui l'entoure. Éveillé, il récite ; endormi, il chante. Il peut s'agiter pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, oubliant de dormir et de manger. Il met en jeu toute son énergie et fait vibrer tous ses nerfs. Il oublie l'argent, même s'il l'aime en temps ordinaire. Il oublie le boire et le manger, il oublie tout, pour que de son esprit ou de son subconscient sorte ce qui existe de plus noble et de meilleur ! Les mots les plus beaux, les sons les plus suaves emplissent ses poèmes. Même si, en temps ordinaire, il aime l'argent, il s'en désintéresse alors totalement, et si quelqu'un vient lui parler d'argent, l'inspiration est anéantie sans espoir de retour. Lorsqu'il est inspiré, il écarte tout ce qui lui est cher puisque rien ne peut être pour lui aussi précieux que la poésie. Tout ce qui n'en est pas lui est étranger. Le poète et l'avare ne peuvent coexister. Oublier de se laver le visage et de rencontrer ses amis est dans la logique des choses. Ainsi, en temps ordinaire, le poète peut paraître un peu fou. En tout cas, lorsqu'il est inspiré, même s'il n'est pas fou les autres jours, il est obligé de le devenir. C'est le fou le plus heureux, le plus douloureux, le plus naturel, le plus noble, le plus adorable, le plus grandiose ! Il ne faut pas, pour devenir poète, rester sale et hirsute et se vêtir de guenilles. Ce serait facile, mais dépourvu d'intérêt. Pour devenir poète, il faut être possédé. On ne peut être poète qu'en risquant sa vie pour le salut de la vérité, de la beauté et du bonheur. Si tu ne vois que ce qui est devant ton nez et possèdes un coeur de petite souris, alors restes-en là. Veux-tu toujours jeter la pierre au poète, ou veux-tu devenir poète ? Écrit le jour de la fête des Poètes.

Dagongbao de Chongqing, 30 mai 1941
(1) Allusion au poète Qu Yuan (289-343), qui se suicida en se jetant dans la rivière Miluo pour protester contre la situation du pays. La fête des Bateaux-Dragons commémore son suicide.

(2) Allusion au poète Tao Yuanming (365-427), qui perdit son poste dont le salaire était de dix boisseaux de riz pour avoir refusé de s'incliner devant l'envoyé de son supérieur. « Refuser de s'incliner pour dix boisseaux de riz » est devenu une expression proverbiale.

(3) Allusion au poète Jia Dao. Son poème : L'oiseau est posé sur la branche au bord de l'étang, Au clair de lune, le moine frappe à la porte, provoqua une discussion célèbre. Pousse la porte n'aurait-il pas mieux convenu que frappe à la porte? Encore aujourd'hui, tuiqiao (pousser-frapper) signifie « choisir ses mots avec le plus grand soin ».


Le chat

Le chat a un caractère étrange. On peut dire qu'il est sérieux, car il est vraiment très sage par moments. Il cherche un endroit chaud pour se coucher et dort toute la journée, libre de tout souci. Il ne demande rien à personne et, lorsque l'envie lui prend de partir se promener, il lui arrive de disparaître une journée et une nuit. On a beau l'appeler, il ne revient pas. Se promener est chez lui une nécessité, sinon comment pourrait-il s'éclipser si longtemps ? Toutefois, lorsqu'il entend bouger un rat, il fait scrupuleusement son métier. Le regard fixe, retenant sa respiration, il peut rester immobile pendant des heures à attendre que la bête apparaisse.
Lao She
Lorsqu'il est heureux, il peut être le plus chaleureux et affable des compagnons. Il vient se frotter contre vos jambes et tend le cou pour se faire caresser. Il arrive aussi que, pendant que vous écrivez votre manuscrit, il saute sur la feuille et la parcoure en y imprimant la petite fleur à cinq pétales de ses pattes. Il peut aussi miauler en variant à l'infini le rythme et le registre afin d'éviter la monotonie. Quand il ne miaule pas, il ronronne pour se divertir. En revanche, s'il n'est pas content, personne ne peut trouver les mots pour lui faire entendre raison. Il n'émet pas le moindre son et ne dessine pas la moindre fleur sur le papier. Il est vraiment indomptable !

Oui, il est indomptable ! Dans un cirque, on peut faire travailler des lions, des tigres, des éléphants, des ours et même des ânes pourtant réputés idiots. Tous ces animaux sont capables d'exécuter leur numéro, mais a-t-on jamais vu un chat dressé dans un cirque ? (Hier seulement, pour la première fois, j'ai ouï dire que dans un cirque en Union soviétique, on faisait travailler des chats. Je ne l'ai bien sûr pas vu de mes propres yeux.)

Ce petit animal est véritablement étrange. Quelle que soit la prévenance dont vous puissiez faire preuve à son égard, il ne sortira jamais se promener dans la rue avec vous. Tout l'effraie et il ne pense qu'à se cacher. Pourtant, il peut être extrêmement brave, et pas seulement face aux petits insectes et aux souris ; il n'hésite pas à engager le combat avec un serpent et on peut fréquemment voir sa lèvre enflée lorsqu'il a été piqué par une guêpe ou un scorpion.

À la saison des amours, le tintamarre empêche toute la rue de dormir. Les miaulements aigus percent les tympans et chacun se dit que le monde serait plus paisible si les chats n'existaient pas.

Pourtant, quand une chatte met bas deux ou trois boules de coton, on ne peut pas la haïr. Consciente de ses devoirs de mère, elle renonce même à se promener dans la maison.

Le matou quant à lui n'a pas un sens aussi aigu de ses responsabilités. Il se désintéresse totalement de sa progéniture. Lorsqu'il ne dort pas, il monte sur le toit et pousse des miaulements désordonnés pour provoquer les chats du voisinage. Dès que l'occasion se présente, il se lance dans la bagarre. Avec son pelage ébouriffé et sa face lacérée, il manque quelque peu de dignité. Heureusement, comme il ne se regarde jamais dans la glace, il peut continuer à marcher d'un pas altier, la tête haute, en miaulant très fort. Il rentre en coup de vent, avale une bouchée et repart au combat. Parfois, alors qu'on ne l'a pas vu depuis quarante-huit heures et qu'on le croit disparu à jamais, il revient en boitant, tel un soldat après la défaite, et se présente dans la cuisine pour réclamer sa pitance.

Quinze jours après leur naissance, les chatons sont vraiment adorables. Encore chancelants sur leurs pattes, ils ont déjà appris l'espièglerie. La queue de maman, une plume de poulet sont leurs joujoux préférés. Ils s'amusent du matin au soir, culbutant sans cesse et se relevant aussitôt pour culbuter à nouveau. Leur tête heurte la porte, les pieds de la table et les têtes de leurs frères. C'est douloureux, mais ils ne pleurent pas.

De plus en plus téméraires, ils élargissent peu à peu leur terrain de jeu, au grand dam des plantes de la cour. Sautant sur les pots de fleurs, ils mettent à mal les tiges transformées en balançoires. Ils sont si pleins de vie et si adorables dans leur naïveté que personne n'ose leur administrer la correction qu'ils mériteraient. Pourtant, on aime aussi les fleurs. La contradiction est difficile à résoudre.

Maintenant que les souris et les rats ont presque tous été exterminés, on se trouve confronté à un nouveau problème : quelle peut être l'utilité des chats ? En effet, privés de leur nourriture favorite, ils risquent de chercher le moyen d'attraper les poussins et les canetons pour mettre fin au régime végétarien. Cela n'est-il pas préoccupant ?

Quelques-uns de mes amis aiment les chats. Je ne sais donc pas si ce problème les préoccupe beaucoup. Je me rappelle qu'il y a vingt ans à Chongqing, les chats étaient précieux et coûtaient cher. Il fallait alors les enfermer dans des cages pour les protéger de la férocité des rats qui pullulaient et ne demandaient qu'à les dévorer. Il paraît que les rats se font maintenant rares à Chongqing. Alors, qu'advient-il des chats ? Ne les enferme-t-on plus dans des cages ou ont-ils tout simplement disparu ? Pour répondre, il faudra que je me renseigne.

Un souvenir me revient : il y a trente ans, j'ai mangé du chat sur un paquebot français. Ne comprenant pas le menu écrit en français, je ne savais pas quelle viande j'avais commandé. Sans être excellente, cette viande était mangeable et le goût n'avait rien de particulièrement bizarre. Devrait-on embarquer tous les chats sur un bateau français ? J'hésite sur la réponse à donner.

La baisse de statut des chats engendre quelques petits problèmes, mais je ne m'inquiète pas trop pour leur sort. Nous pouvons nous poser la question : si la campagne d'extermination des rats n'avait pas obtenu d'aussi bons résultats, le prestige des chats se serait-il effondré de la même façon ? Réfléchissons : l'extermination des rats n'est-elle pas plus importante que l'amour des chats ? Il me vient parfois à l'idée que, le jour où tout sera mécanisé dans le monde, les ânes et les chevaux risquent d'avoir un problème. Pourtant, pouvons-nous pour l'amour des ânes et des chevaux renoncer à la mécanisation ? Xinguancha (Nouvel Observateur), n° 16, août 1959