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Poésie russe

(note publiée le 21 février 2023)
La Russie est un pays qui m'a toujours attiré... Réminiscence de vies antérieures ? Je l'ignore mais c'est un fait ; j'ai écrit il y a dix ans (déjà !) le poème Métempsycose qui évoque le pays des tsars et plus récemment (en 2021) La jeune femme au manteau blanc, qui se passe en U.R.S.S. ; également la note 33, « Jivago, docteur et poète », de 2020 fait référence à l'U.R.S.S.

On m'a offert jadis un vieux bouquin sur l'U.R.S.S. Ce livre, j'y ai fait allusion dans la note 34, « Le poète et la jeune femme », de 2020. Je l'ai récemment feuilleté et j'y ai (re)découvert un intéressant passage sur la poésie russe. C'est cet extrait que je vous livre ici, sans plus de commentaires (les deux illustrations proviennent du livre).

« L'U.R.S.S., un portait en couleurs », Éditions Odé, octobre 1960

(article d'Arthur Adamov)

On ne doit jamais oublier que de toutes les grandes littératures européennes, la littérature russe est la seule à n'exister véritablement que depuis cent cinquante ans. Bien que la poésie ait atteint dès la seconde moitié du XVIIIe siècle une grande perfection, la prose, ou plus exactement la littérature d'imagination, se contenta pendant longtemps de répéter docilement la leçon des maîtres français et ne fut appelée à une vie indépendante qu'au début du XIXe siècle. (...)

La tradition orale. — Les origines de la poésie russe se perdent dans la nuit des temps, et il est impossible de dater les premiers documents qui nous sont parvenus. Que dire des Bylines (récits vrais) ou des Stariny (récits d'autrefois) ? Ces sortes de chansons de geste étaient souvent accompagnées de danse et liées presque toujours au culte du soleil ou du dieu de la Lumière, Yazila ou Daj-Bog. Les fêtes et les jeux rituels s'échelonnaient au long de l'année solaire, et l'Église chrétienne adopta comme partout ailleurs le calendrier païen, les chansons païennes et même les anciens dieux : transfiguré, le soleil fut assimilé au Christ. (...)

La poésie lyrique s'est essentiellement exprimée dans les chansons, ces célèbres chansons russes qui contribuèrent beaucoup à la naissance en Occident du mythe de l'âme slave, du charme slave et autres balivernes. Elles possèdent un accent incontestablement original. Leur subtilité vient souvent de ce qu'un air gai accompagne des paroles tristes et inversement. Nietzsche, sans nommer la Russie, parlait de cette antinomie de la musique et des mots, et en notait le caractère bouleversant. (...)

Le Dict de la Bataille d'Igor, la grande épopée du XIIe siècle, nous a été transmis par un seul manuscrit du XVe siècle (qui fut brûlé pendant l'incendie de Moscou). C'est le récit patriotique, mythologique et lyrique de l'expédition du prince Igor contre les Polovtses, au cours de laquelle le prince et son cousin sont faits prisonniers et la terre russe est envahie par les infidèles. Le poète anonyme présente ainsi son récit : « Voulait-il chanter un héros ? Alors il lançait dix faucons sur un troupeau de cygnes ; ces dix faucons, c'étaient ses doigts savants qu'il posait sur les cordes vivantes, et c'étaient eux qui chantaient la gloire du prince. » L'exceptionnelle poésie du Dict de la bataille d'Igor provoqua de nombreuses imitations, mais aucune n'atteignit à la réelle grandeur de l'original, et Zadonchtchina, poème du XVe siècle consacré aux exploits de Dimitri Donskoï contre les Tatars, est en fait une affligeante copie.

L'oppression tatare était cruelle, et la haine de l'envahisseur fit naître une poésie parfois inégale, mais vibrante et sincère : « Celui qui n'a pas d'argent est forcé de livrer son enfant. Celui qui n'a pas d'enfant est forcé de livrer sa femme. Celui qui n'a pas de femme est forcé de se livrer lui-même... » (...)

Le romantisme. — C'est encore l'influence étrangère qui préside à la naissance du romantisme. Certes, on lit Derjavine (1743-1816), poète inégal dont l'œuvre, disait Pouchkine, est faite « de trois quarts de plomb et d'un quart d'or » ; mais on lit surtout Karamzine, et Karamzine s'était beaucoup promené en Europe. Il avait rêvé, sur les bords du lac Léman, à la Nouvelle Héloïse et à Childe Harold. À sa suite, les Russes rêvent de plus en plus à l'Occident. Walter Scott, Byron, Goethe, Schiller, voici les poètes russes de cette époque. Leurs œuvres sont connues grâce aux traductions de Joukovski (1783-1852). L'enthousiasme qu'elles suscitent provoque lui-même une réaction, celle des Russes « russisants » qui crient à l'antipatriotisme. La fameuse querelle des slavophiles et des occidentalistes, qui devait agiter toute la littérature, naissait, déjà bruyante. (...)
Poésie russe
Et nous sommes déjà en 1799, année de la naissance de Pouchkine. Pourquoi, quand il s'agit de littérature russe, évoque-t-on toujours Pouchkine ? Gogol est évidemment beaucoup plus profond, et Tolstoï plus vaste, sans parler de Dostoïevski. Mais Pouchkine fut le premier, et cela compte, à fixer dans une forme adéquate la langue russe, le premier grand styliste russe. « Pouchkine, écrit Aragon, a ouvert le chemin, forgé l'instrument qui, après cent années, rend possible à la langue russe d'être le moyen d'expression de tout ce que l'homme invente, de tout ce qui lui permet de se dépasser, aussi bien dans la connaissance de la nature que dans celle du cœur humain. »

Pouchkine ne fut pas que cela. Il fut aussi celui qui, selon Mérimée, « rêva d'une liberté à laquelle son pays n'était pas préparé ». Pas encore. « Dante, continue Aragon, écrivant la Divine Comédie dans la vulgaire italienne, présageait la Renaissance et Le Tasse, et l'Arioste, et Michel-Ange, et Vinci... Pouchkine avait devant lui la transformation la plus grande de l'homme, le bouleversement le plus radical des sociétés. »

Son ascendance est curieuse : du côté paternel, une vieille famille russe, du côté maternel, un arrière-grand-père abyssin dont Pierre Ier avait fait un général. Pouchkine connut une vie agitée, se lia avec les sociétés secrètes (notamment les Décembristes), fut exilé, voyagea, devint célèbre, et devait trouver une mort stupide le 27 janvier 1837, au cours d'un duel où il fut tué par l'amant de sa femme, un Français, le baron d'Anthès.

Citons parmi ses œuvres : Rouslan et Ludmilla, (1820) poème encore imprégné de l'esprit du XVIIIe siècle, mais dont les vers ont une fantaisie et une liberté vraiment nouvelles; Boris Godounov, d'où allait être tiré le fameux opéra, et qui témoigne des efforts de Pouchkine pour retrouver les formules du théâtre élisabéthain et les adapter à la scène russe ; Eugène Oniéguine (1830), roman en vers qui présente « un enfant du siècle » et contient des descriptions de la vie quotidienne de cette époque. Ce roman romantique est aussi le premier roman réaliste russe. Dans ses nouvelles, Pouchkine se montre un précurseur de Gogol (le Maître de Poste) et même de Dostoïevski (la Dame de Pique).
Poésie russe
Mais le vrai représentant du romantisme — et cela malgré Baratynski qui sut exprimer en termes sincères son désespoir — ce fut Lermontov (1814-1841). Très jeune, il chercha une consolation aux amertumes de la vie dans la poésie. La mort de Pouchkine le bouleversa et il dénonça dans ses vers les vices de la société qu'il en rendait responsable. Il fut par deux fois exilé au Caucase et, triste coïncidence, il fut lui aussi victime d'un duel, laissant, comme Pouchkine, une œuvre considérable. (...)

Gorki (1868-1936). — Sur le chemin de la révolution, Gorki a eu pour précurseur le poète Nekrassov (1821-1877) qui appelait lui-même sa muse « muse de vengeance et de deuil », pour compagnon Alexandre Blok (1880-1921). Celui-ci, après avoir été symboliste, se rallia à la révolution d'Octobre, qui lui inspira notamment un très beau poème : les Douze. Ces « douze » sont à la fois douze soldats rouges et douze apôtres qui précèdent un Christ communiste couronné de roses.

Après la révolution. — La poésie fut la première expression révolutionnaire. Le papier manquait, et les poètes déclamaient leurs vers dans la rue, à la foule anonyme qui se pressait pour les entendre. De ces poètes, les plus remarquables furent Serge Essénine (1895-1925) et Vladimir Maïakovski (1892-1934).

Essénine chanta avec nostalgie les paysages de sa Volga natale ; il avait épousé la danseuse américaine Isadora Duncan, dont l'influence fut décisive sur l'évolution des Ballets russes. Après un séjour en Amérique, il se sentit un étranger dans son propre pays, cette Russie nouvelle où « sa poésie n'était plus nécessaire », et se suicida.

D'un tempérament tout opposé, enthousiaste, lyrique, sincèrement révolutionnaire, Maïakovski devait pourtant, comme Essénine, se réfugier dans le suicide. Ses poèmes, admirablement rythmés, sont consacrés à la création d'une mythologie. Son poème sur la mort de Lénine est animé d'une réelle grandeur : Ni soleil ni éclat de glace.
Tout à travers le tamis des journaux
Est saupoudré d'une neige noire.
Mais la Révolution peu à peu s'assagit, et le roman reprend une place prépondérante. (...)